Ethologie des cerfs

Le cerf élaphe (Cervus elaphus)

Habitat et régime alimentaire

De nos jours, le cerf élaphe occupe principalement les grandes forêts de feuillus de basse altitude ou de plaines avec clairières ou marécages mais il peut évoluer en milieu ouvert ou semi-ouvert (prairies, landes, broussailles) (Mathiasson & Dalhov 1987, Klein & Saint-Andrieux 2021). En effet, contrairement aux idées reçues, les forêts constituent plutôt un lieu de refuge surtout quand la pression anthropique est forte. Ainsi, le cerf élaphe est présent aussi bien en plaine qu’en montagne dans les pelouses d’altitude, entre 2 000 et 2700 m. avec un domaine vital, variable en fonction des saisons et des ressources alimentaires, pouvant couvrir jusqu’à 5 000 hectares (Geist & Bayer 1988). Pratiquant broutage et pâturage, la nourriture du cerf élaphe est variée :  graminées, plantes herbacées, ronces, feuilles, bourgeons, pousses d'arbustes et d'arbrisseaux, lichens, champignons, glands, châtaignes, faines (Gebert & Verheyden-Tixier 2001). Lorsque l’occasion lui est donnée, il s’attaque aux cultures de céréales. Les périodes de disette sont souvent dues à un enneigement prolongé. De nos jours, pour y pallier, des cultures à gibiers sont aménagées : allées forestières semées de graminées à bonne valeur nutritionnelle, petits champs de céréales, betteraves, choux laissés sur pied l’hiver avec des points d’eau.

 

Mode de vie  

Le mâle adulte pèse 130 à 180 kg pour une longueur comprise entre 1,80 à 2,30 m et une hauteur au garrot de 1,20 à 1,40 m. La femelle (biche) pèse 110 à 130 kg et mesure entre 1,70 à 2,10 m de long pour une hauteur au garrot comprise entre 1,00 à 1,20 m.

L’organisation matriarcale du cerf élaphe dicte la constitution des hardes (5 à 40 individus) en fonction des saisons (Geist & Bayer 1988, Klein & Saint-Andrieux 2021). En dehors de la saison des amours, mâles et femelles vivent séparément. Les femelles (appelées biches quand elles sont adultes et bichettes entre 1et 2 ans) vivent en hardes menées par une femelle âgée et expérimentée. Elles sont accompagnées par leur jeune de l’année (ou faon) et ceux des deux années précédentes (appelé hère si c’est un mâle de 1 an et daguet entre 1 et 2 ans). Les jeunes femelles rejoignent ensuite des hardes proches de celles de leurs mères qu’elles retrouvent souvent lors des grands rassemblements d’hiver (Klein & Saint-Andrieux 2021). Autour de l’âge de 2 ou 3 ans, les jeunes mâles, adoptant un comportement erratique pendant quelques années, se rassemblent à leur tour en hardes constituées d’une dizaine d’individus de même âge voire bien plus selon les régions. Toutefois, ces compositions sont fluctuantes et les passages d’une harde à l’autre sont fréquents (Durantel 1990). Vers l’âge de 4 ou 5 ans, ils s’installent sur leur domaine vital définitif, parfois très éloigné de leur domaine d’origine (Klein & Saint-Andrieux 2021). Les vieux mâles sont, quant à eux, le plus souvent solitaires ou accompagnés d’un jeune, le « page ».

La durée de vie du cerf élaphe est variable selon le sexe, le climat et la densité de population (Bonenfant et al 2002). En effet, les femelles vivent généralement plus longtemps que les mâles (Klein & Saint-Andrieux 2021) et, si les deux sexes peuvent atteindre plus de 20 ans, leur mortalité augmente à partir de 10 ans (Clutton-Brock et al. 1982).

 

Cycle saisonnier annuel

Au cours de l’hiver, les adultes des deux sexes vivent séparément. Les mâles se regroupent par deux ou trois tandis que les femelles vivent en hardes plus ou moins importantes selon la densité de population (en général une douzaine d’animaux). Chez le cerf élaphe, le pelage d’hiver pousse au cours de l’automne et prend sa livrée complète, d’un brun-grisâtre, à l’entrée de l’hiver, à l’exception des animaux déficients qui gardent plus longtemps leur pelage d’été brun roussâtre (Mathiasson & Dalhov 1987). Les mâles perdent leur bois à partir de la fin de l’hiver et surtout autour de l’équinoxe de printemps.

 

Au printemps, les cerfs regagnent les landes ou les prairies d’altitude lorsqu’ils ont passé l’hiver en vallée ; s’ils sont restés en forêt, ils n’effectuent pas ces courtes migrations. Les biches, toujours en hardes, sont restées avec leur faon de l’année précédente. Mais, après 8 mois de gestation, lorsque le nouveau faon nait (mai-juin), elles écartent provisoirement leur jeune de l’année précédente. Une biche donne naissance à 1 parfois 2 faons et l’allaite pendant 8 à 10 mois. Quelques jours à quelques semaines après la mise-bas, les jeunes d’un an peuvent revenir dans la harde avec leurs mères « suitées », c’est-à-dire, accompagnées de leur jeune de l’année. Les mâles, qui perdent alors leur bois, sont restés en petits groupes voire en solitaire selon leur âge.

 

Pendant l’été, les cerfs restent assez discrets. Ils se nourrissent surtout à l’aube et au crépuscule, suivant des itinéraires généralement fixes entre les gagnages et les lieux de repos. Biches et faons forment des hardes mais les jeunes d’un an commencent à s’émanciper.

 

La fin de l’été jusqu’à l’automne signe la saison du rut ou période de reproduction. Les mâles se rapprochent des femelles dès le mois d’août. Le rut se poursuit en septembre et même en octobre en zone montagneuse. D’une année à l’autre, les cerfs fréquentent des lieux favoris où ils manifestent leur présence et attirent les biches en bramant, notamment la nuit (Mathiasson & Dalhov 1987). Ces rugissements impressionnants s’accompagnent d’une posture caractéristique : museau dressé, tête renversée avec les bois touchant le dos, position souvent représentée dès l’art paléolithique. Ainsi, les mâles matures les plus puissants constituent chacun un harem de 10 à 30 biches et le défendent inlassablement tout au long du rut. Le dominant marque son territoire en laissant son odeur, notamment en se frottant le front contre des arbres[1] dont il arrache une partie de l’écorce avec ses bois. Pour décourager ses rivaux, il va également tenter de les intimider avec des postures caractéristiques : il parade tête haute et encolure dressée près de son adversaire ce qui lui permet également d’en évaluer la force et la vaillance et va même jusqu’à le défier par des charges. Lorsque le combat est inévitable, il affronte son rival en le pourchassant et en s’aidant de ses bois, véritable arme sexuelle, qui créent en s’entrechoquant des bruits assourdissants dans la forêt. En général, le plus faible des deux abandonne la partie mais les blessures, parfois graves, peuvent entrainer la mort de l’un des deux combattants. Seul le vainqueur a le droit de se reproduire mais les plus jeunes profitent parfois de l’occasion de combats pour s'accoupler. Durant cette période, le cerf cesse de s'alimenter et devient vulnérable.  Il couvre toutes les femelles lorsqu’elles sont réceptives, pendant 24 à 48 h. Après les accouplements, les mâles se dispersent avant de se retrouver en petits groupes ; les plus vieux restent solitaires. Les biches rejoignent leurs petits et les hardes se reconstituent.

Aline Averbouh, archéologue, spécialiste de l’étude des industries en matières dures d’origine animale, Chargée de recherche hors classe au CNRS, UMR 7209 AASPE.

Citer ce texte : Averbouh A. 2023. Ethologie du cerf in : Averbouh A., Feruglio F. & Plassard F. Dir. Base Jean-Clottes - Animal Representation, Les représentations animales de la Préhistoire, "Dossier cerf", mis en ligne le 18 octobre 2023, 2e version augmentée mise en ligne le 28 février 2025

Références utilisées

Averbouh A., Feruglio V. 2016. L’ancrage du symbolique dans le réel – Réflexions sur les représentations de bois de cerfs à Lascaux (Dordogne, France), Numéro Hors Série en hommage à Norbert Aujoulat, Paléo, numéro hors-série, p. 91-102.

Bonenfant C., Gaillard J.-M., Klein F. et Loison A. 2002. — Sex-and age-dependent effects of population density on life history traits of Red deer (Cervus elaphus) in a temperate forest. Ecography 25 (4) : 446-458

Clutton-Brock T.-H., Guinness F.-E., Albon S.-D. 1982. Red deer : behavior and ecology of two sexes. University of Chicago press, Chicago, 378 p.

Crigel M.-H., Balligand M., Heinen E. 2001. Les bois de cerf : revue de littérature scientifique, Annales de Médecine Vétérinaire, 145, 25-38.

Durantel P. 1990. —Le cerf élaphe, in Gibiers, Arthaud, Paris: 56-61

Gebert C., Verheyden-Tixier H. 2001.Variations of diet composition of Red deer (Cervus elaphus L.) in Europe. Mammal Review, 31(3-4):189-201

Geist V., Bayer M.1988. Sexual dimorphism in the Cervidae and its relation to habitat. Journal of Zoologie, London, 214(1): 45-53

Klein F. et Saint-Andrieux Ch. 2021. —Cervus elaphus Linnaeus, 1758, Cerf élaphe, in Atlas des mammifères sauvages de France, volume 2 : Ongulés et Lagomorphes, Publications scientifiques du Museum, Paris: 78-84

Mathiasson S., Dalhov G. A 1987. Animaux Sauvages d’Europe. Gründ, éd française 1988, 279 p

[1] Le cerf possède des glandes odorantes situées sur ses ongles, sa croupe et son front (site internet Sologne nature).